L’Orphelinat de Saint-Égrève, dans les années 40 (suite)
Par Jean-Michel • 12 avr, 2008, à 00:00:30 • Catégorie: HistoireVoici une suite de la vie de Renée, née en 1928, orpheline en 1935, admise à l’Orphelinat de Saint-Égrève qui deviendra plus tard la Villa Hélène. La différence avec le Foyer Départemental est le fait que le Foyer n’acceptait que les filles orphelines « pupilles de la Nation », alors que l’Orphelinat accueillait les autres. Cet extrait fait partie d’une biographie en cours d’écriture. Biographie rédigée à la première personne du singulier.
Un certain Noël 1939
La première année, j’étais là depuis seulement quatre mois, et comme il fallait que je m’instruise à la religion catholique, on m’avait offert pour ce Noël 1939 un livre en couleur sur l’Ancien Testament. En plus de notre cadeau, nous avions trois papillotes et une orange. Les autres avaient reçu des poupées et des petits berceaux (genre de chariot alsacien, comme cela se faisait à l’époque).
La deuxième année, on avait demandé à ma sœur de me procurer un cadeau. C’est ainsi que j’eus le baigneur de mon autre sœur et tout le trousseau (vêtements) qui allait avec. Cette sœur avait été acceptée à l’Orphelinat départemental de Saint-Égrève car elle avait été déclarée pupille de la Nation. Elle avait alors une quinzaine d’années et ne jouait plus à la poupée.
Finalement, ce deuxième Noël passé à l’Orphelinat, on m’a offert ce baigneur, certes habillé, mais sans son trousseau que je vis dans les souliers de mes compagnes. Je ne dis rien, mais j’en avais cœur gros, d’autant plus que mes compagnes étaient bien pauvres elles-aussi. Malgré moi, je regardais le trousseau dispersé car je le connaissais bien, et pour cause !
L’une des religieuses me dit alors :
- Mais, qu’est-ce que vous regardez ainsi ? Regardez plutôt ce que vous avez reçu ! »
- Vous savez bien qui vous apporte vos cadeaux, me dit une autre à l’oreille. Vous n’êtes pas innocente comme les autres !
C’était un comble. Elle savait bien que j’avais reconnu le trousseau qui m’appartenait, dispersé et donné aux autres. Cela me remettait en mémoire le trousseau personnel que l’on avait demandé à ma grande sœur pour mon entrée à l’Orphelinat, et que l’on s’était empressé d’offrir aux autres.
J’en souffris en silence. Cela me faisait beaucoup de mal, car une fois de plus, j’étais en quelque sorte mise à l’index. J’étais arrivée beaucoup trop grande dans cette institution. On me le fit ressentir plus d’une fois. Le soir, au dortoir, je pleurais en silence, en retenant mes sanglots sinon je me serais fait gronder… « Mémé Jeanne », une religieuse pleine de bonté était venue à mon lit pour me consoler et me mettre en garde… J’avais 11 ans. C’était l’époque de la guerre.
L’atelier où l’on passait 8 heures à coudre…
Lorsque j’eus 13 ans, je suis passée dans le groupe des moyennes. On travaillait, toutes, à l’atelier. Les religieuses qui travaillaient dans cet atelier étaient très gentilles avec moi. En retour, naturellement, je les aimais beaucoup. Pour mon jeune âge, cela consista d’abord à faire des ourlets, des torchons, des chemises, des mouchoirs, des draps… puis, par la suite, voyant que je m’y appliquais bien, on me montra comment on préparait les draps, tirant les fils et surfiler les ourlets avec la machine. On m’apprit ensuite à faire les points à la main : points simples, points échelles, et une fois que je fus aguerrie à ce travail, les points Venise. Une fois que l’on était une ouvrière accomplie, on devait en faire 30 cm à l’heure. Le soir, on mesurait le travail que l’on avait fait dans la journée, et on notait le chiffre sur un cahier. Je travaillais 8 heures par jour, tout juste. Parfois avec un peu d’avance, mais jamais avec du retard. Réussir au mieux ce travail me consolait de ce que certaines religieuses me faisaient subir. Je ressentais un certain orgueil à montrer que je valais aussi bien que certaines d’entre elles. En fait, je ressentais ce temps d’atelier un peu comme une délivrance.
Des horaires strictes
Pendant mes deux années passées à l’école (avant l’atelier), nous devions nous lever en silence, tous les jours à six heures et demie, pour assister à la prière du matin, puis à sept heures, à la messe de communion obligatoire. Nous allions ensuite avaler notre soupe du matin (café au lait et pain, seulement le dimanche). À huit heures, c’était le moment pour aller en classe. Nous avions droit à une petite récréation, et à onze heures, nous quittions la classe.
Bien-sûr, à tous les repas, c’était le silence obligatoire. Le matin, en guise de petit-déjeuner, nous avions de la soupe, parfois de la marmelade faite à partir des fruits ramassés dans la propriété de l’Orphelinat. 17h30, nous avions vingt minutes de récréation dans la cour. Nous étions obligées de jouer uniquement à des jeux collectifs – balle au camp prisonnier, billes etc. – Nous n’étions pas autorisées à jouer à deux. Le soir, à 18h30, toutes ensemble, nous montions en silence à la chapelle. Le soir, nous avions de la soupe et du fromage, et s’il restait parfois encore des portions de midi, nous les finissions.
À 19h50, c’était de nouveau la montée vers les dortoirs en chantant des prières aux anges. Une fois dans le dortoir, on se déshabillait. C’était tout un rituel. Il fallait que l’on passe notre chemise de nuit par la tête et faire glisser notre combinaison – sorte de grande chemise à bretelles – , et sans défaire les bretelles, passer les manches de la chemise de nuit par dessus la chemise de jour : on ne devait pas apercevoir notre corps. Ensuite, on faisait descendre notre culotte en la faisant glisser jusqu’à terre en nous tortillant… et la chose qui peut paraître incroyable à notre époque, nous devions prendre notre culotte de chaque côté pour aller la montrer à la grande qui nous surveillait. Si l’une de nos culottes avait la moindre tâche, on avait droit à une punition : on devait la porter sur la tête devant nos camarades. Et si notre draps était mouillé le lendemain, c’était le drap sur la tête au vue de tout l’Orphelinat. Fort heureusement, cela ne m’était jamais arrivé. Par contre, pour les plus petites, et celles qui avaient de l’énurésie, c’était aussi la tournée de coups, dispensée par l’abbé, quelque peu sadique.
(Ã suivre)








12 avril 2008 à 11:48
Bien